Il est urgent de reprendre le contrôle sur nos plateformes numériques

Cette tribune est parue dans l’édition print du Monde du 30 novembre 2020. Elle est également accessible sur le site internet du Monde, ici

L’Europe a une avance indéniable en matière de protection des consommateurs et entreprises vis-à-vis des plateformes . Le Règlement Général sur la Protection des Données a accru la protection des personnes physiques. Le nouveau règlement P2B renforce la protection des entreprises qui vendent via des plateformes Internet. Le futur Digital Service Act va inclure des mesures pour assurer la sécurité des utilisateurs en ligne des plateformes et imposer le partage de données avec les entreprises concurrentes. A l’heure où se dessine une montée en puissance inédite du numérique et des plateformes pour surmonter et répondre aux défis posés par la crise COVID, il est urgent de mettre à l’agenda la question de l’interopérabilité des données, d’encourager et soutenir les initiatives qui visent à la rendre opérationnelle, de poser les bases légales de son déploiement, bref, de ne pas laisser le débat sur la structuration des plateformes aux seuls techniciens.

Il faut se rendre à l’évidence : aujourd’hui, nos interactions sociales sont massivement médiées par des plateformes. Celles-ci nous permettent de gérer les échanges dans notre sphère privée ou professionnelle ou même en tant que citoyen. Elles organisent les relations inter-entreprises, nous aident à contacter notre médecin, etc. C’est aussi via ces plateformes que se déploient à travers l’internet de plus en plus de services qui bouleversent les territoires : services de mobilité, location touristique, commerce en ligne, etc.

Mais la structuration actuelle du web est à de très nombreux égards non optimale, en particulier en l’absence d’interopérabilité. L’élément clef d’une plateforme est l’effet de réseau et la quantité d’utilisateurs qu’elle peut mettre en relation. En conséquence il n’y a pas de place pour les nouveaux entrants. On se prive ainsi d’innovation, de services et d’entreprises locales adaptés à la variété de nos usages : les alternatives à Facebook, Whatsapp, Uber, Airbnb, Amazon existent, mais sont limitées par le faible nombre d’utilisateurs. On se prive aussi de conditions loyales de concurrence. Des lois visant à empêcher les monopoles ont été mises en place au XXe siècle. Pourquoi n’applique-t-on pas la même logique au monde des plateformes ?

La solution à cette situation n’est ni dans le RGPD, ni dans le règlement P2B, ni dans les plans de soutien animés par la volonté de faire émerger des « géants locaux », et cependant si peu couronnés de succès, malgré leurs vertus écosystémiques. La solution réside dans l’interopérabilité.

L’interopérabilité est la capacité d’échanger des informations et d’utiliser mutuellement des informations échangées. Dans le cas du téléphone par exemple, les utilisateurs des différents opérateurs peuvent se parler. Dans le cas des plateformes, l’interopérabilité permettra à différents acteurs d’exister ensemble sur le marché, en mutualisant les “effets de réseaux”.

Mettre en place cette interopérabilité est désormais possible. Le fondateur du web, Tim Berners-Lee, au sein du W3C, a défini les standards qui permettent aux plateformes d’échanger leurs données de manière fluide tout en garantissant la préservation des données personnelles. Ce travail, arrivé à maturité en 2017, a pour but de décentraliser la donnée, qui n’est plus liée à une plateforme particulière, mais à l’utilisateur lui-même.

On voit déjà des initiatives exploiter ces potentialités. C’est le cas des plateformes decircuits courts organisées dans le Data Food Consortium qui doit aider un producteur à vendre en utilisant La Ruche qui dit oui, Panier local, ou d’autres réseaux. C’est aussi le cas d’ActivityPub, un réseau social décentralisé qui revendique quelques millions d’utilisateurs. Le Grand Manchester a mis en place une solution « Early years » qui permet aux citoyens de contrôler leurs données de santé et de les partager avec les professionnels de santé, en se basant sur l’interopérabilité. Le réseau Hubl permet aux indépendants du numérique de travailler ensemble et de se partager des offres sans dépendre des grandes plateformes.

Mais de très nombreux autres usages sont possibles. Dans le domaine de la banque et de l’assurance, certains envisagent de mettre en place des systèmes de dépôts de données où le client, tout en gardant le contrôle de ses données, donnera momentanément accès à la banque. Dans l’industrie, des entreprises pourraient rendre les différents systèmes des
sous-traitants interopérables entre eux, ce qui permettrait de générer des réductions substantielles de coûts de transaction. L’interopérabilité donne la possibilité aux commerces de proximité de proposer une alternative plus locale aux grosses plateformes qui les menacent. La crise COVID est un puissant accélérateur pour de telles initiatives.

L’interopérabilité sera aussi un levier puissant pour organiser de nouvelles régulations locales. Alors que plusieurs villes dont Paris veulent soumettre Airbnb et d’autres plateformes de location saisonnière à des régulations plus strictes pour protéger les marchés locaux du logement et de l’hôtellerie d’une concurrence déloyale, l’interopérabilité
permettra une régulation plus facile des informations mais aussi l’émergence de plateformes plus vertueuses. L’interopérabilité des données rendra possible un contrôle citoyen sur les plateformes numériques, grâce à de nouvelles capacités de régulation par
les collectivités locales ou de nouveaux services locaux. Dans le domaine du transport par exemple, les collectivités pourront reprendre la main sur les mobilités douces, trop dépendantes aujourd’hui des plateformes propriétaires.

L’interopérabilité permet des changements de grande ampleur sur l’accès des entreprises à leur marché, leurs stratégies, les organisations, la gestion des données, et, plus fondamentalement, sur la démocratie. Ces transformations sont encore trop mal connues des acteurs susceptibles de s’en saisir. Il est dès lors essentiel que les pouvoirs publics, à tous les niveaux, s’en emparent. Les solutions concrètes existent pour construire un web décentralisé et démocratique dans le monde de l’après COVID. Encore faut-il s’en saisir rapidement.

Signataires :
Odile Chagny co-animatrice du réseau Sharers & Workers, Sylvain Le Bon co-fondateur de Happy Dev et Startin’blox , Florian Forestier,  Directeur des études #Leplusimportant,

Ce texte est soutenu par de nombreuses personnes, issues notamment du monde du numérique, universitaire, syndical, associatif, coopératif, de l’entreprise, des collectivités territoriales, toutes engagées dans la promotion d’un web démocratique.

Daniel Andler, professeur émérite de l’Université Paris-Sorbonne

Philippe Archias, directeur de l’innovation de Chronos

Sayah Baaroun, secrétaire général du syndicat SCV VTC

Nathalie Bassaler, membre de #Leplusimportant

Arnaud Breuil, partenariats et coopération, Groupe UP

Gilles Babinet, conseiller à l’Institut Montaigne sur les questions numériques

Yaël Benayoun, co-fondatrice de l’association Le Mouton Numérique

Benjamin Bellamy, CEO de Ad Aures

Raphaëlle Bertholon, secrétaire nationale CFE-CGC à l’économie, l’industrie, le numérique et le logement

Nicolas Blanc, délégué national CFE-CGC au numérique

Jean-François Boisson, co-fondateur de  Résilience,  ancien président de Ouishare 

Franck Bonot, co-animateur du réseau Sharers & Workers

Alexandre Bourlier, co-fondateur de Happy Dev et Startin’blox 

Julien Cantoni , co-animateur du réseau Sharers & Workers

Guillaume Calfati, coach digital Comex et responsable innovation de PSA

Stéphane Chevet, président de Union-Indépendants

Marc David Choukroun, co-fondateur de La Ruche qui dit Oui

Françoise Colaitis, déléguée adjointe Cap Digital

Olivier Dion, PDG de Onecub

Hind Elidrissi, co-fondatrice du syndicat Indépendants.co, PDG de la plateforme Wemind, ex- membre du CNNum

Diana Filippova, conseillère de la Mairie de Paris et auteur de Technopouvoir, dépolitiser pour mieux régner

Yannick Fondeur, socio-économiste, chercheur au Cnam (Lise UMR CNRS 3320 & Centre d’Etudes de l’Emploi et du Travail)

Kevin Gaillardet, président de la Faabrik Cherdet

Jérôme Giusti, avocat associé du cabinet Metalaw et co-directeur de l’observatoire Justice au sein de la Fondation Jean Jaurès

Philippe Honigman – Entrepreneur & commoner

Benjamin Jean, président Inno3  et de l’association « Open Law, le droit ouvert »,

Sylvie Joseph, administrateur déléguée de Union indépendants, 

Ingrid Kandelman, responsable du Labo Societal à Centrale Marseille 

Marylise Léon, secrétaire générale adjointe de la CFDT

Jean-Louis Missika, ancien adjoint à la maire de Paris 

Pierre Musseau, conseiller urbanisme / ville intelligente et durable de la ville de Paris.

Jean Moreau et Eva Sadoun, TechforGood France

Julien Noé, fondateur d’Enercoop

Erwan Pannier et Pierre de Gourcy, Printemps écologique

Michael Perrin, directeur Business Unit SAP France , Gfi Informatique

Jean-Baptiste Prunel, fondateur de Psikago

Guillaume Rouyer, auteur sur Assemblée Virtuelle

Alain Rallet,  économiste et professeur émérite à l’Université Paris-Saclay

Christophe Teissier, co-animateur du réseau Sharers & Workers

Claude Tempe, vice-président de Freelance.com

Ruben Verborgh, professor of Decentralized Web technology at IDLab, Ghent University,

Stéphane Veyer, co-gérant de la Manufacture coopérative

Laëtitia Vitaud, présidente de Cadre Noir Ltd.

Thiébaut Weber, ancien secrétaire confédéral à la Confédération Européenne des syndicats, conseiller à la Délégation interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté